L'ignorance,
mère des préjugés

Réflexion

Ce que l’on ne connaît pas finit toujours par nous faire peur. Et la peur, quand elle s’installe, construit des murs là où il pourrait y avoir des ponts.

C’est un mécanisme profondément humain. On ne rejette pas ce qu’on comprend. On rejette ce qui nous est étranger, ce qui nous échappe, ce qu’on n’a jamais eu l’occasion d’approcher. L’ignorance n’est pas une faute en soi. Elle devient dangereuse quand elle se transforme en certitude.

Combien de préjugés naissent non pas de la malveillance, mais simplement du manque ?

Du manque de rencontres, du manque d’histoires, du manque d’espaces où l’autre peut exister autrement qu’à travers ce qu’on en a entendu dire. C’est là que quelque chose peut changer. Pas à travers des leçons ou des discours. Mais à travers des expériences. Des récits qui nous placent du côté de celui qu’on ne comprenait pas. Des histoires qui nous font vivre ce qu’on n’aurait jamais cherché à vivre autrement. L’ignorance se nourrit du silence. Elle recule quand on lui oppose autre chose que des arguments. Quand on lui oppose du vécu.

“On ne rejette pas ce qu’on comprend. On rejette ce qui nous échappe.”

Quand les histoires font ce que les discours ne peuvent pas

Il existe un phénomène bien documenté en psychologie sociale : le contact hypothesis, formulé par Gordon Allport en 1954. L’idée est simple. Le préjugé diminue quand on est mis en contact réel avec ce qu’on craignait. Pas à travers des arguments, pas à travers des statistiques. À travers la rencontre. Mais la rencontre réelle n’est pas toujours possible. C’est là qu’intervient quelque chose d’inattendu : la fiction peut produire le même effet.

Des recherches en psychologie cognitive, notamment les travaux de Melanie Green sur le narrative transportation, montrent que lorsqu’on est absorbé dans une histoire, on adopte temporairement la perspective du personnage qu’on suit. On ne l’observe pas de l’extérieur. On pense avec lui, on ressent avec lui. Et cet effet laisse une trace réelle sur nos représentations, même après que l’histoire est terminée. Ce n’est pas de la magie. C’est de la mécanique narrative.

Des jeux comme Never Alone (Kisima Ingitchuna) ont été conçus précisément dans cet esprit : plonger le joueur dans une culture inuit qu’il n’aurait probablement jamais approchée autrement, non pas pour l’instruire, mais pour lui faire vivre quelque chose de l’intérieur. Venba fait la même chose avec l’expérience de l’immigration tamoule, à travers des recettes de cuisine et des fragments de mémoire familiale. Deux jeux courts. Deux expériences qui changent durablement la façon dont on perçoit ce qu’on ne connaissait pas.
Ce n’est pas un hasard si ces jeux touchent des gens qui n’auraient jamais lu un essai sur ces cultures. L’histoire vient chercher là où l’argument ne passe pas.

Ce que ça change, concrètement

L’ignorance ne se combat pas frontalement. Elle se contourne. Elle recule quand on crée des espaces où l’autre peut exister autrement qu’à travers ce qu’on en a entendu dire, des espaces où l’on peut, le temps d’une histoire, cesser d’être un observateur extérieur.
C’est ce qui nous intéresse chez Ankalira Studio. Non pas expliquer, non pas convaincre. Mais créer des expériences qui placent le joueur là où il n’aurait pas pensé à aller. Parce que ce qu’on a vécu, même fictivement, ne s’efface pas aussi facilement que ce qu’on nous a dit.